ENTREVUE AVEC MARYAM IZADIFARD | MÉMOIRE D’UNE DÉMARCHE ARTISTIQUE

Présentation du projet

Pour des raisons évidentes liées à la crise de la COVID-19, l’exposition de Maryam Izadifard Mémoire de l’eau, qui devait être présentée au public à la Maison Bélisle, du 5 mars au 7 septembre 2020, a été interrompue.

Qu’à cela ne tienne! L’artiste visuelle interdisciplinaire Maryam Izadifard s’est prêtée à un exercice d’entrevue de type portrait auprès de l’équipe de la SODECT, afin de vous dévoiler le processus de création entrepris derrière son projet d’exposition Mémoire de l’eau.

Lorsque Maryam découvre par hasard le soubassement du Moulin neuf de l’Île-des-Moulins à l’hiver 2019, elle est saisie d’un souvenir lointain et douloureux. Ce lieu lui rappelle la cave de la maison de son arrière-grand-père, située à Ahvaz, dans le sud-ouest de l’Iran, où sa famille s’abritait lors des bombardements qui ont lourdement frappé la ville pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988).

De cette épreuve, lui vient alors à l’idée d’explorer de manière plus intime ce lieu qui n’a pourtant pas de liens apparents avec son histoire personnelle, mais qui néanmoins la plonge de manière presque intuitive, voir organique, dans les entrailles de se souvenir demeuré toujours aussi vif.

Pour concrétiser son projet d’exploration, elle organise une résidence d’une semaine dans le soubassement du Moulin neuf afin d’y vivre l’expérience insolite d’un l’isolement volontaire total. Privée d’interactions avec le monde extérieur, elle a pour seul moyen de communication des lettres qu’elle s’adresse quotidiennement. Ces dernières devinrent les seules traces tangibles de cette performance intime, qui n’est pas sans rappeler les performances d’endurance des artistes Teching Hsieh et Marina Abramovic.

Aujourd’hui, elle nous livre un compte-rendu de son expérience d’isolement volontaire, pierre angulaire de son processus de création dans le projet d’exposition Mémoire de l’eau.

 

À propos de l’artiste

D’origine iranienne, Maryam vécut en Iran jusqu’à la fin des années 2010, avant de venir s’établir à Montréal pour y entreprendre, entre autres, une  Maîtrise en arts visuels et médiatiques à l’UQAM qu’elle obtiendra en 2018. Le sujet de son mémoire de maîtrise est L’armature du vide : exploration des coïncidences plastiques entre la sphère intime et l’espace urbain dans une approche formelle multidisciplinaire.

Pourquoi est-ce important de vous présenter le sujet de son mémoire de Maîtrise? Simplement parce que le processus de création derrière son projet d’exposition Mémoire de l’eau s’inscrit dans une logique similaire à celui-ci, soit d’exploration du corps et de la psyché[1] en relation avec l’espace urbain.

Maryam Izadifard explore, depuis quelques années déjà, les relations et coïncidences entre les espaces corporels, psychologiques, domestiques et urbains auxquels elle se trouve liée. Cette pratique artistique que l’on pourrait qualifier « d’intimiste », puisqu’elle y dépeint son expérience très personnelle en rapport au monde, s’inscrit dans une démarche artistique beaucoup plus large de questionnements et de réflexions sur les mouvements migratoires et de sa condition d’immigrée.

[1] Ensemble des processus conscients et inconscients propre à chaque individu. Dictionnaire Larousse

ENTREVUE

Question : Maryam, on sait maintenant que votre contact avec le soubassement du Moulin neuf de l’Île-des- Moulins vous a remémoré un souvenir douloureux lié à votre expérience de la guerre Iran-Irak (1980-1988). Pourquoi s’être affligé un isolement volontairement total d’une semaine pour explorer ce lieu?

Réponse : Au début, je me suis rappelé la première fois que je suis accidentellement entrée dans le soubassement. Je m’étais sentie bizarre. L’atmosphère m’était familière, mais un sentiment de peur anonyme grandissait de plus en plus en moi. J’ai eu le sentiment qu’il me fallait quitter cet espace le plus tôt possible, mais en même temps une force intérieure m’incitait à y rester. C’est lors de cette première rencontre que j’ai demandé à Marc Lincourt (artiste plasticien résident à Terrebonne) de m’aider à obtenir (auprès de la SODECT) la permission de réaliser une semaine de résidence dans le soubassement. Et il m’a beaucoup aidé dans ce projet! Avant de vivre une semaine de solitude dans le soubassement, je n’avais pas pleinement conscience de mon besoin d’explorer ce lieu psychologique auquel mes souvenirs d’enfance sont liés, seulement un appel intérieur jusqu’alors inconnu. En fin de compte, ce n’était qu’un besoin intérieur de comprendre cet espace qui me rappelait ces souvenirs amers et inoubliables. Maintenant que j’ai vécu cette expérience d’isolement, je peux traduire ce sentiment douloureux qui était lié à mes souvenirs d’enfance à l’époque de la guerre Iran-Irak (1980-1988).


Question : Dans votre démarche artistique, vous dites explorer l’influence de l’environnement sur la sphère de l’intime, ainsi que les tensions entre vide et occupation de ces espaces physiques. Pouvez-vous nous décrire votre perception du soubassement du Moulin neuf de l’Île-des-Moulins?

Réponse : Bonne question! Examiner et découvrir les effets de l’espace sur mon corps m’habite depuis le début de ma maîtrise à l’université UQAM. L’exploration des coïncidences plastiques entre la sphère intime et l’espace urbain a été soulevée comme une question fondamentale à mon travail artistique. Quand je parle de l’intime et du privé, cela signifie des souvenirs subtils qui se sont enregistrés dans mon esprit, mais que le passage du temps et l’accumulation d’informations ont inconsciemment effacés de ma mémoire, du moins en surface. Et cette découverte (le soubassement du Moulin neuf), cette intuition dans ce lieu inconnu m’a permis de me rappeler ces souvenirs oubliés qui ont certainement affecté mon travail. C’est aussi une manière de me mettre en contact avec mes peurs ou mes moments douloureux.


Question : Mis à part les lettres que vous vous êtes adressées durant cette performance à huis clos, nous n’avons aucune trace tangible de celle-ci. Pouvez-vous nous faire part de votre état psychologique durant cette semaine d’isolement volontaire?

Réponse : L’idée d’écrire des lettres et de les envoyer à mon adresse à Montréal a commencé en 2016 lors de mes voyages en Europe de l’Est. Ces voyages étaient prévus pour m’emmener dans des endroits inconnus où je ne connaissais personne. Je m’écrivais des lettres durant mes séjours, depuis différentes villes. Ce projet de correspondance est encore ouvert et j’y travaille toujours… À mon avis, l’homme laisse la moitié de lui-même là ou il s’est enraciné, là ou il appartient. Montréal est ma deuxième maison. Avec ces correspondances, il y a un lien entre Maryam qui est perdue dans la solitude et dans des espaces inconnus, et laisse une empreinte pour Maryam qui est dans une ville familière travaillant avec des amis et ayant sa vie quotidienne. Maryam voulait conserver la communication, même virtuelle, avec elle-même. Je me suis écrit à moi comme à quelqu’un d’autre, et j’ai documenté mes perceptions. J’ai enregistré tous mes sentiments venant de l’extérieur. Pour l’instant, ces lettres (lettres rédigées dans le soubassement du Moulin neuf de l’Île-des-Moulins) je les traduis, car j’ai l’intention de les mettre à la disposition du public. Je pense qu’il vaut mieux ne rien dire sur leur contenu afin que le public puisse les découvrir dans leurs entièretés au moment venu.


Question : Entre médiation et torture, votre expérience d’isolement a été comparée à certaines performances d’endurances des artistes Teching Hsieh et Marina Abramovic. De quelle manière ces artistes influencent-ils votre travail artistique?

Réponse : Bien que j’aime la performance, je n’ai jamais eu l’intention de pratiquer dans ce domaine. Toutefois, après avoir terminé mon séjour dans le soubassement du Moulin neuf de l’Île-des-Moulins, et que j’aie révisé mes notes et mes croquis, j’ai réalisé qu’il y avait un aspect performatif dans l’action de rester une semaine en isolement volontaire. Tout ce processus, les jours et les nuits d’isolement ont pris un rôle fondamental dans la réalisation de cette exposition (Mémoire de l’eau).  Mais pour revenir à votre question, oui j’admire le travail de Marina Abramovic, surtout qu’elle accentue les limites délicates des émotions quotidiennes, observe et recherche la relation entre le corps, l’émotion et la psychologie, et franchit avec son art la frontière du documentaire juste et la dynamique de l’art pure.


Question : Sur les peintures et dessins de votre exposition Mémoire de l’eau, le motif du couteau revient fréquemment, pourquoi ? Pouvez-vous nous dire ce que représente pour vous cet objet?

Réponse : C’est une bonne question, simple et difficile à la fois. Comme un couteau à deux tranchants. Il est à la fois un outil pour la vie et contre la vie. Cet objet énergétique est l’un des outils les plus anciens de l’histoire de l’humanité. Il symbolise à la fois la survie et l’évolution de notre espèce. Bien que mes repas étaient plutôt simples à préparer, je m’étais apporté un couteau dans le soubassement. Pourtant, je ne me suis jamais senti bien de tenir un couteau dans mes mains! Pourquoi ne l’ai-je pas inconsciemment tenu éloigné de moi durant mes premières heures dans le soubassement? Je me sentais en sécurité en sa présence. Il est devenu le personnage principal de mon design quotidien sans savoir pourquoi. Cependant, maintenant que j’y pense, je trouve peu probable, même en cas d’accident, que j’ose l’utiliser! C’est peut-être l’effort de prendre soin de moi dans une situation stressante qui m’a rapproché et qui a modifié ma relation avec les couteaux.


Question : Toujours sous l’angle de l’analyse sémantique de cette série graphique de dessins et de peintures, le motif de capsules bleu et noir apparaît sur plusieurs de vos toiles. Pouvez-vous nous en dire davantage sur la symbolique de cet objet?

Réponse : Durant ma période d’isolement dans le soubassement j’ai décidé qu’il me fallait passer du temps libre, et donc, je n’ai pas amené ma montre avec moi. Les capsules pour soulager les douleurs articulaires causées par l’humidité, ainsi que les capsules que j’utilise quotidiennement depuis longtemps pour contrôler la dépression et le stress, agissaient comme des rappels au temps. J’inscrivais la prise de chaque capsule dans mes notes et croquis comme une manière de marquer le moment de la journée. Elles représentent aussi ce sentiment de peur de perdre du temps, ainsi que l’anxiété qui se transmet lors de la dispersion de ces capsules. Ce que je pense, je crois, nous arrive à tous dans la vie quotidienne. Nous perdons du temps!


Question : Vous dites que les couleurs retenues pour cette série graphique, le noir et le bleu, sont en fait de « véritables cartographies émotives et multidimensionnelles » de votre expérience. Quelles émotions essayez-vous d’exprimer par votre choix de couleurs?

Réponse : Je pense que la raison du choix d’une palette froide est liée au choc de l‘immigration. Pour moi les espaces, les lieux ont une couleur. Par exemple,   Montréal est de bleu céruléen et cobalt. Ce sont des couleurs que j’utilise souvent dans mes tableaux et dessins en général. La seule différence, c’est que pour cette série, la couleur bleue est devenue plus épaisse, tout en étant toujours les mêmes bleus, mais dont l’aspect de transparence et dilué n’est plus apparent.


Question : L’eau est omniprésente dans cette exposition. Vous y faites allusion dans le titre Mémoire de l’eau, dans le caractère réfléchissant des installations miroirs et de verre au sol, à travers les couleurs et les lignes de vos tableaux et par une trame sonore de gouttes d’eau. Faut-il interpréter l’eau comme le fil conducteur de cette exposition? Quel est le lien avec l’eau et la mémoire?

Réponse : Je ne sais pas comment vous vous sentirez si la seule musique et le seul son que vous entendez pendant une semaine entière sans interruption étaient le bruit de la rivière. Au deuxième jour, je me souviens avoir rompu le rythme du son monotone de la rivière. J’ai ouvert un peu le robinet pour que le bruit des gouttelettes d’eau brise la musique de la rivière. Le verre concassé est un symbole de ces gouttelettes d’eau.


Question :
Alors que plus de la moitié de la population mondiale est appelée à se confiner en raison de la crise du COVID 19, quels liens et distinctions faites-vous entre l’isolement volontaire comme geste artistique et un isolement « forcé » en vue de réfréner la propagation du virus?

Réponse : La quarantaine publique a eu lieu une semaine seulement après l’ouverture de l‘exposition. Mon exposition Mémoire de l’eau n’est donc plus accessible au public…(soupir). C’est certain qu’en comparaison à un isolement volontaire où tout est toujours possible, l’isolement forcé avec toutes ces contraintes d’actions et établissements fermés me semble plus difficile et plus insupportable.  Malgré tout et au fil du temps, j’ai essayé de recadrer le confinement lié à la crise du Covid-19 dans le cadre de mon travail.  J’ai commencé à écrire et à écrire des notes et à documenter mes impressions de la quarantaine, ce qui, je pense, me sera utile pour poursuivre mon travail. C’est comme si je recueillais de précieuses informations pour la Maryam du futur.


Question : À quoi travaillez-vous actuellement?

Réponse : Présentement, j’écris beaucoup et je travaille à traduire et rassembler mes lettres dans une sorte de monojournal (journal intime) pour les partager avec le public. Aussi, je prépare une nouvelle résidence inhabituelle pour aller plus loin dans ma recherche sur l’influence de l’espace sur le corps féminin. Je souhaite étudier le corps en mouvement, comme dans un train en déplacement par exemple.

 

Une création d’oeuvre en direct

Restez à l’affût! Maryam Izadifard, en collaboration avec Julie Chênevert,  coordonnatrice médiation culturelle et éducation à la SODECT, préparent une médiation artistique participative virtuelle autour de la thématique de l’isolement, qui sera offerte à la fin du mois de mai.

Cette performance se fera par le biais d’une rencontre virtuelle avec l’artiste, où celle-ci créera une oeuvre en direct, à partir de contenu fourni par le public. Plus de détails à venir!